Être dans le ton


Revenons sur la première canicule de l’année qui s’annonce autour du 20 mai. Le ton ambiant reste d’abord neutre, autorités et média ne vont quand même pas alarmer la population pour quelques journées printanières à 30 degrés. On titre « Enfin du soleil ! », la RTS annonce d’une voix enjouée de « belles chaleurs » pour la Pentecôte. Mais Lausanne se hâte d’envoyer aux seniors son courrier estival réconfortant : « nous sommes là ».

Le problème est cornélien pour ceux qui s’occupent de nous. Comment admettre que l’apocalypse climatique se rapproche à toute vitesse sans trop effrayer la population ? Les media et les services publics qui scrutent l’éco anxiété ambiante réservent leur empathie aux jeunes. Sur les trottoirs, les vieilles dames qui n’ont pas accès au diagnostic s’abritent du soleil sous un chapeau pour murmurer « on va droit dans le mur ».

Les lanceurs d’alerte climatique ont beau répéter l’évidence, ils ne font plus le buzz. Cet été comme le précédent, nous nous réjouirons de notre nouveau costume de bain et des recettes light dont les grands distributeurs alimentaires nous bombardent chaque semaine. Bientôt, dans nos boîtes aux lettres pourtant bardées d’autocollants « pas de publicité », on ne trouvera plus que ces tonnes de papier gaspillé. Là aussi, c’est la sidération : personne n’appelle à la suppression de tels supports publicitaires. C’est vrai qu’ils pèsent lourd mais ont trouvé le ton.

Paysans et profs de gym y arborent un sourire calme, leurs propos enjoués convainquent de faire de la cuisine en famille après notre fitness quotidien. On nous encourage à élever nos enfants, nos chiens et nos chats dans le « respect ». Tout du petit déj au dernier snack de la soirée est ici à sa place. Tout ira bien cet été encore.

On le sait, les nouvelles déchirantes venant du Proche et du Moyen-Orient occupent moins d’espace médiatique que les itinéraires de rando au frais. Nous ressentons donc bien toutes et tous combien l’immobilité est écrasante ? Le refus silencieux d’un changement indispensable épaissit ce début d’été déjà décrété, le mot résonne fort, TORRIDE.

Heureusement pour nos après-midis à l’ombre, il nous restera la lecture. A choix dans les parutions récentes, un spécialiste en leadership – j’ai oublié son nom – qui scande « l’avenir ne se subit pas, il se façonne ». Pour rôtir intelligent pendant des vacances au sud, on préférera le romancier athénien Makis Malafekas. Dans « Un autre été grec », lui aussi a trouvé le ton, mordant mais léger, pour égratigner le culte de la nouvelle île grecque déclarée « authentique ». Surfeurs, grimpeurs, le tourisme sportif de masse a découvert Ikaria !

C’est l’été, cette chronique a droit à une note lumineuse. Fin mai à Cointrin, la transhumance est déjà dense, des couples de retraités en shorts partout dans les allées. Le regard d’un jeune vendeur de sandwichs s’anime quand je m’indigne des prix exorbitants pratiqués par son bar devant la sortie A++. Il approuve de tout son être, confie qu’il va partir en Australie perfectionner son anglais et au retour, eh bien … peut-être… il étudiera le théâtre. Son copain, le blond derrière le bar de la gate A+++, va lui aussi partir très loin avant, tiens, tiens, de se consacrer au théâtre.

Ces deux-là se mitonnent un avenir sympa sans apocalypse immédiate. Le récit est spontané, vif, j’écoute leurs rêves, enregistre leurs « peut-être ». Le philosophe Edgar Morin qui vient de mourir à 104 ans plaçait le peu d’espoir de changement qui lui restait dans « l’inattendu ». Les brefs instants où une brise fraîche m’effleure, comme le regard de ces jeunes hommes, aident à décider d’espérer l’inattendu.

Isabelle Guisan