«Je baisse, je baisse...»

Crocus et primevères rivalisent avec les dernières plaques de neige qui parsèment les hauts du Jura. Les fondeurs octogénaires cogitent ferme en rangeant leurs skis à la cave ou au fond du garage: pourrai-je les remettre la saison prochaine? Ce corps me permettra-t-il d’avaler encore dix, au mieux vingt kilomètres? Les plus mordus espèrent, en contemplant leurs lattes de skating, ne pas devoir, ô suprême humiliation, se remettre l’hiver prochain au ski de fond alternatif et se traîner dans le sillage de dames peu en forme sur des traces rectilignes.

Deux sportifs âgés étaient assis l’autre jour à la même grande table en bois d’une terrasse d’alpage. Ils ne se connaissaient pas, chacun buvant un verre après l’effort en compagnie d’amis plus jeunes. Tous deux tenaient, chacun à sa manière, le même discours. «Je baisse, je baisse, depuis cette année je le sens.»

Le premier racontait à la personne qui l’accompagnait qu’il venait de remplacer ses skis de fond — alternatif — sans écailles par une paire neuve plus raisonnable, avec écailles. Il les avait soigneusement fartés avant de partir et après quelques kilomètres parcourus en maugréant, il avait fini par les trouver pas si mal, ces nouveaux skis. Mais le souffle, ah le souffle, lui, n’était plus ce qu’il avait été.

Le fait d’avoir préalablement enfoncé sa voiture dans un talus de neige en la parquant et d’avoir dû demander au paysan voisin de venir le dépanner avec son tracteur l’avait de toute évidence moins traumatisé que cette baisse de tonus.

Le deuxième sportif semblait plus conquérant. Le verbe sonore, la tenue moulante et l’équipement tout ce qu’il y a de plus skating, il racontait les kilomètres survolés en un rien de temps dans un autre coin du Jura tout en clamant l’air de rien qu’il avait 85 ans.

Le premier monsieur a alors dardé un regard acéré sur ce concurrent inconnu peut-être plus en forme que lui, lui pourtant encore si droit sur ses skis. Quel âge avait-il lui-même, 84, 85, 86...? Les auditeurs de ce duel indirect ne le savent pas. Mais son regard exprimait toute la vitalité inquiète bien présente dans un corps moins performant qu’autrefois, mais si chanceux de se trouver là par une superbe journée de mars.