Dindon solitaire

Les Fêtes ont passé, avec elles le temps des joies et des déprimes familiales. Reste le souvenir d’une vidéo publicitaire sortie juste dans les temps par une chaîne allemande de supermarchés: 25 millions d’internautes l’ont visionnée avant les derniers achats de Noël. Sur l’écran, un grand-père veuf, seul dans sa villa, accablé : ses trois enfants qui habitent au loin ne viendront pas, « mais, c’est promis, papa, l’an prochain, nous serons tous là pour fêter Noël ». Il leur fait alors annoncer son décès et ça marche: accourus pour l’enterrement, ils pleurent de joie en le voyant surgir bien vivant de la cuisine et rient avec lui autour d’une table chargée de victuailles. Il n’avait pas, admet-il, d’autres recours pour les réunir. Cette pub a marché du tonnerre de Dieu. On a beaucoup ri et pleuré sur Twitter, certains se disant un peu choqués sans que l’on comprenne toujours de quoi. Pour ma part, une amie nous a fait découvrir lors d’une réunion à plusieurs ce bijou publicitaire long d’une minute et demie. Un silence a d’abord plané. Dégoûtée par le subterfuge utilisé par le grand-père, j’ai d’abord gardé ma réaction pour moi, curieuse d’entendre celle de mes compagnons. Eh bien, notre discussion aurait ravi le PDG commanditaire de l’œuvre. Certains ont commencé par exprimer, prudemment certes, leur émotion : « Ah, quelle histoire touchante, bien ficelée en plus. » Avant de rejoindre mon rejet du vieillard calculateur : « Oui, c’est incroyable que ses enfants n’aient pas réagi, comment peut-on se laisser manipuler ainsi ! » Nous avons tous mis plus de temps à aborder la vraie question : comment une chaîne de magasins allemande augmente son bénéfice en jouant sans scandaliser avec une réalité douloureuse, la solitude, celle de la vieillesse en particulier. Grâce à l’idée du traquenard prêtée à un grand-père démuni et en ne montrant qu’une fraction de seconde le repas pantagruélique qu’il orchestre, l’entreprise a gagné son pari. Un succès européen, qui sait planétaire, cette vidéo est encore évoquée deux mois plus tard dans un média romand par une spectatrice bien consciente d’être le dindon de la farce.